Blog réactionnaire d'un vieux misanthrope mal embouché.
"Il va rentrer dans l'histoire" pouvions nous lire, tôt ce matin en grosses lettre sur
l'écran d' " I. Télé ". "Rentrer"? Ah bon... il en était donc préalablement sorti alors, ce
cher Lautner qui nous régala de tous ses chouettes films bien ficelés, superbement
dialogués par Audiard et interprétés par des pointures comme on n'en voit plus.
Cinéaste des Gabin, Ventura, Blier, Paul Meurisse, Francis Blanche, Robert
Dalban, fantômes bien vivants par la grâce du cinoche et tous les autres avec
leur talent, leurs gueules impayables et, par voie de conséquence, leurs cachets
raisonnables...
Feu Lautner, l'artisan des "Tontons Flingueurs", des "Barbouzes", du "Pacha" and
so on, on n'est pas là pour dresser la liste.
Toute une époque. Un monde en noir et blanc, des types avec des impers mastic, des
chapeaux et l'accent parigot, des super-nanas girondes comme pas possible, portant
choucroute, gaine scandale et soutif qu'on eût dit sorti du Creusot (vieille réplique d'un
film avec une Marie-Josée Nat de même pas vingt ans, j'ai oublié le reste).
Et aussi des Deuches, des Dauphines, des Arondes, des Tractions, des DS, des Tubes-
Citroën et même des Dyna-Panhard, comme celle de Papa, crédieu, l'univers de mes
quinze ans, l'époque du made in France qui n'avait pas besoin de charger un clown de
son "redressement productif". Une espèce de paradis...
Il ferait quoi, aujourd'hui, Lautner?
Bonne question. Il lui faudrait courir l'avance sur recette, à ce pauvre homme, satisfaire
aux critères... Par exemple, pour refaire les "Tontons" il lui appartiendrait de remplacer
Claude Rich, le fiancé de Mademoiselle, par Omar Sy, un garçon politiquement correct
au lieu d'un jeune bourge un peu décadent fils d'un vice-président du FMI, ça pue, ça!
Mais bon, avec qui voudriez vous qu'il les réalisât, les "Tontons"? Avec Elie Sémoun
dans le rôle de Lino Ventura, Djamel Debbouze dans celui de Francis Blanche et Gad
El Maleh à la place de Bernard Blier?
Et les dialogues, il les confierait à qui? Pour trouver un vrai dialoguiste vous pouvez
toujours vous fouiller, ça n'existe plus. Le seul bien de chez nous qui reste encore,
c'est celui de "The Artist" (voir Chronique-nique-nique. vers la fin) ils n'ont pas volé
leur "Oscar", ceux-là.
En tout cas, sur le net, si vous demandez "dialoguistes français", vous récoltez
Prévert, Jeanson, Audiard et Dabadie pour ne parler que des plus récents.
Autrement dit, les dialogues on n'en a plus rien à branler. On met en scène de
gentils immigrés gentiment secourus par de gentils gauchiards tout pleins de
bonnes intentions, ça suffit pour ramasser la subvention. Alors, pourquoi on irait
s'emmerder à faire du texte?
Et puis, entre nous soit dit, la langue française, hein, même version argotique, elle
appartient au passé, elle meurt, elle aussi, peu à peu remplacée par l'anglais en haut
et par l'arabe, en bas. Autant tourner tout de suite dans une de ces deux langues
vivantes, selon le public ciblé. Et après tout, merde, on n'en a rien à foutre, on fait un
petit mélange des deux, un mix, comme on dit et le tour est joué!
Oui... seulement, les "Tontons Flingueurs" sans les dialogues d'Audiard...
Et puis, bon, comment voudriez vous qu'un type qui commença sa carrière comme
assistant de Sacha Guitry s'adapte à l'extraordinaire vulgarité de notre monde
d'aujourd'hui? Il a tellement changé, ce monde, que si le grand Sacha revenait, là
tout à trac, juste histoire de faire un tour dans le quartier, il repartirait aussi sec,
persuadé de s'être gouré de planète.
Alors, que voulez vous, il a décidé de s'en aller rejoindre ses vieux copains de
cinéma et de biture, Lautner. A force de ne plus se sentir à sa place on finit par
se barrer, ça reste la seule vraie solution.
Il n'aura pas eu envie de tenir jusqu'au cinquantième anniversaire de la sortie des
"Tontons", Mercredi prochain. Quand vous en avez raz le canotier, certaines
célébrations vous préférez vous défiler plutôt que d'aller entendre les cloches
sonner faux...
La semaine prochaine, Georges Lautner sera inhumé pas très loin de ma maison, au
vieux Cimetière du Château.
Il naquit à Nice, comme moi, juste vingt ans auparavant, ce qui, somme toute, n'est
pas la Méditerranée à boire. Il a la fidélité de revenir ad vitam aeternam, il a raison,
je crois. Bien sûr, ça ne nous fait pas la jambe plus belle de reposer ici, là ou ailleurs
mais en pareil cas il importe de composer avec les symboles, ne serait-ce que pour
offrir, une dernière fois, un peu d'humanité à ceux qui restent.
Les rares survivants viendront sûrement l'accompagner. Belmondo, le pauvre, s'il trouve
encore un peu de force, Mireille Darc sans doute, Delon, peut être. Rich et Venantini
forcément, malgré les cinquante piges de plus sur les endosses.
Hélas, je crains que la personne en charge du Ministère de la Culture n'accomplisse
également le voyage, ces gens là ne savent pas vous foutre la paix.
Vous me direz, bon, après tout ça va bien, il nous a amusés ce type mais de là à en
faire tout un plat... c'est quand même pas Victor Hugo, pas vrai?
D'accord, Lautner n'avait sans doute pas de génie, on le perçoit bien dans ses films
sans Audiard dont la tenue moyenne se situe, à l'évidence, un bon cran en dessous.
Il possédait cependant la grâce de mettre en valeur tous les phénomènes de cinéma
qui croisèrent sa route et d'apporter ainsi un peu de bonheur aux braves gens. Sans
se prendre le chou mais sans jamais verser non plus dans la facilité foutresque des
amuseurs publics patentés de la toile franchouille.
Et puis il a dit "la Nouvelle Vague, je l'emmerde", rien que pour ça je l'estime beaucoup!
Autre chose, il avait cessé depuis longtemps de tourner non pas par choix personnel,
pas du tout, mais bien parceque personne n'a daigné lui en offrir l'opportunité. Trop
has been, passé de mode, plus bankable, périmé, cuit, enterré avant l'heure.
Et pourtant, laissez moi vous rappeler une chose, on ne s'appelle pas Lautner sans
subir le baptème par raccourcissement du zigomar extensible.
Juif, évidemment.
En ce qui me concerne, à cause des types comme lui, je récuse formellement
l'antisémitisme. Parce qu'il existe des palanquées d'Israélites sympa que j'eusse
volontiers comptés parmi mes amis.
Pierre Dac, tenez, celui-là me vient immédiatement à l'esprit, au même titre que ce
brave Georges. Ces mecs nous firent du bien, ils nous apportèrent du bon rire
bien de chez nous. Et surtout, aucun de ces deux-là, ni des autres qu'il serait fasti-
dieux de citer, n'a jamais fait le juif, si vous voyez ce que je veux dire.
Voilà l'essentiel. Et ne cherchez pas d'autre raison, c'est à cause de cela que Lautner
ne tournait plus.
Homme de bien, bringueur invétéré, en plus, ça se lisait sur sa gueule ravagée de fin
de parcours, ce mec savoura goulûment la vie, les amis, les femmes, la bonne
bouffe et le pinard.
Avec un tel profil on ne peut pas être mauvais.
Du coup, je laisse de côté toutes les mesquineries des couillonnades courantes, des
gesticulations franchouilles autant qu'internationales. Pour aujourd'hui, ce sera juste
un peu de tristesse nostalgique et résignée, je vous prie de m'en excuser.
En y regardant bien, Georges Lautner qui part, ça représente encore l'enterrement
d'un gros morceau du temps d'autrefois où les choses se passaient comme chez les
"Tontons Flingueurs" dans la bonne humeur et l'insouciance, avec élégance et esprit.
Le contraire de maintenant, en somme...
Je n'aime pas Léo Ferré, vieille antipathie irraisonnée, mais là, tout de suite, me
revient sa chanson, son beau poème : "avec le temps, va, tout s'en va..."
Tout s'en va...
Bonne soirée, à bientôt.
Et merde pour qui ne me lira pas.
Post scripterratum : encore perdu une occasion de fermer ma gueule, Georges Lautner sera inhumé samedi prochain après une bénédiction en la Cathédrale Sainte Réparate. (Source Nice-Matin)
J'ai honte!